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Introduction

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Mes filles

Pour ce Noël de fin de millénaire j’ai voulu vous offrir un cadeau précieux, et quoi de plus précieux que la mémoire ?

Ainsi j’ai décidé de vous donner en héritage anticipé, maintenant que les moyens de reproduction le permettent, ce fameux cahier, lieu d’archivage des recettes familiales, lourd de savoir faire, qui se passait, comme un bien, de mère en fille. Après ma mort vous vous partagerez, du moins je l’espère, les quelques mètres linéaires de livres de cuisine que j’ai pu accumuler au long d’une vie de curiosité et de voyages. Ils vous apprendront peut être que le monde n’est pas si grand, et que c’est plus la mauvaise volonté que la culture qui sépare les hommes. Ce recueil est différent de la bibliothèque que j’ai formé au fil de mes désirs, appétits et intérêts. Tout ce qu’il contient a été essayé, testé et parfois modifié par moi. Il représente des années d’acquisition de technique, mais aussi de ce travail quotidien et nécessaire, si souvent sans gloire, que j’aime tant faire briller même dans les mauvais moments. Il correspond a mon tour de main et vous rencontrerez sans doute quelques saveurs de votre enfance. J’espère que ce seront des souvenirs heureux, et que vous vous rappellerez de moi. Vous y trouverez des recettes de famille, mais aussi celles de mon histoire personnelle. Comme ma vie a été mouvementée et que j’ai été ballottée entre plusieurs cultures, ce recueil correspond a tout cela. Dans ses pages se mélangent allègrement l’Europe centrale de par ma famille, le Brésil, l’Inde, la Chine, de mon adolescence, le Maroc de ma thèse, la France ou je suis enracinée, et même l’Irlande amenée par Janaina comme un cadeau supplémentaire de la grandeur du monde. Les recettes sont souvent appelées par le nom des amis qui me les ont fournies. Parfois j’écris des petits commentaires ou histoires, parce que je les écris pour vous. Christian, qui est sans doute le cuisinier le plus imaginatif de la famille s’étonnera peut être que j’écrive a mes filles car grammaticalement le masculin emporte la mise. Je le vois mal observer une recette, car il n’est pas un suiveur. Mais comme il est marié, j’ai pensé pouvoir, sans trahir personne, profiter pour me diriger à cette troisième, venue a notre cercle sans douleur d’accouchement qui est aussi de loin et qui a, à présent tant de problèmes avec la nourriture.

Je garde encore un œuf au chocolat décoré par Janaina qu’elle m’a envoyé par la poste avec un petit mot d’accompagnement : Ce n’est pas grand chose m'a dit elle au téléphone, seulement un souvenir des choses qui nous faisions quand nous étions enfants. « Je me rappelle de tous les œufs que nous avons fait quand nous étions enfants » disait le mot qu’entourait le cadeau. Ce « pas grand chose » dont parlait Janaina, se référant, je présume, à la valeur matérielle de l’œuf, est en fait un cadeau précieux, celui de la seule immortalité qui est accordée à l’homme : la transmission. Par cet œuf au chocolat habillé en pâques j’ai pu savoir que je lui avais appris des choses que l’ont touché au point de faire nature, et que je resterai dans ses gestes, et dans ceux de ces enfants, comme mon propre geste contient celui de ma grand mère, et probablement celui de sa mère, et ainsi de suite jusqu’au plus profond de notre histoire.

Quant à Cybèle, mon enfant le plus calme, j’espère que maintenant qu’elle est mère elle saura me pardonner de mes maladresses qui ont été gravées dans sa mémoire, et pourra les remplacer par les douceurs que cette grand mère pas encore trop gâteau ne pourra pas faire autant qu’elle le voulait pour cet Alexis qui, ayant choisi de naitre dans la plus belle ville du monde, vit trop loin de moi.

La cuisine est un savoir qui n’est pas indigne du scientifique ou de l’intellectuel. Elle est une technique précieuse et tellement au cœur de tant de questions toujours actuelles depuis le début du temps : culture, réception, amitié, condition de la femme, moyens financiers, tabous ou interdits (religieux ou associations sauvages de gouts...) J’espère que vous aimerez la faire, et que vous prendrez à bonnes dents des belles bouchées de vie. Je crois qu’il faut être gourmand, et c’est pour cela que le monde est rond comme une orange.

Ce livre n’est pas fini, j’attends vos questions, vos souvenirs. Les recettes trop au bout des doigts n’ont pas été mises, elles on subi l’oubli le plus profond, celui de l’habitude. Si elles vos manquent il aura toujours une place dans ce fichier si malléable, si reproductible. Nous pouvons aussi transformer cette transmission, ces cadres familiaux de ma mémoire en œuvre collective.

Simplement, pour finir, je voudrais dire que grâce à l’informatique (encore une technique), et son pouvoir de reproduction, je peux, sans me priver à moi même de mon acquis, vous faire hériter, de mon vivant, d’un bien à la fois multiple et unique. Ce qui donne peut être un éclairage moderne a une vieille histoire de multiplication de pains...

Décembre 1999